Quand le terrain devient champ de bataille, la caméra se transforme en bouclier et le mot en acte de résistance.
Pendant des années, la journaliste palestinienne Guevara Al-Budayri, correspondante d'Al-Jazeera à Jérusalem, arpente les terrains de l'occupation, entre les lignes de front et les barrages militaires, portant sa caméra comme on porte une cause.
Née à Jérusalem, issue d'une famille de journalistes — son père Ahmad Al-Budayri et son frère Jawdat Al-Budayri —, Guevara s’est distinguée par son engagement de terrain et son courage, malgré les menaces, les agressions et les arrestations subies au cours de sa carrière.
Obtenir cette interview n’a pas été chose facile : plusieurs tentatives ont dû être reportées en raison des tensions sécuritaires. Lors de l’une d'elles, Guevara a été longuement bloquée aux abords de Ramallah par des checkpoints israéliens.
1. Qu’est-ce qui vous a poussée à choisir le journalisme, et en particulier la couverture de terrain en zone de conflit ?
Je suis fille de Palestine, née et élevée ici. J’ai pris conscience de mon environnement au cours de mon adolescence, notamment pendant la première Intifada. Empêchée de manifester, je me demandais : comment puis-je participer autrement ?
Le 15 janvier 1991, lors de la première frappe sur l’Irak pendant la guerre du Golfe, nous n’avions que la télévision israélienne pour suivre les événements. J'entendais : « Nous avons bombardé », « Nous avons détruit », « Nous avons tué »...
Puis les télévisions jordanienne et égyptienne affirmaient que l’Irak allait bien. Ce soir-là, j’ai commencé à me poser de vraies questions : où est la vérité, loin des émotions manipulées ?
Deux jours plus tard, j’ai annoncé à ma famille mon intention d'étudier le journalisme. J’ai reçu un soutien total, notamment de mes parents, tous deux issus du monde des médias.
Les histoires humaines m'ont toujours profondément touchée. Je ne sais pas jusqu’à quel point j'ai pu changer les choses, mais j'ai toujours essayé.
2. Comment parvenez-vous à concilier votre rôle de mère et d’épouse avec votre travail de journaliste de terrain ? Ressentez-vous un poids supplémentaire par rapport à vos collègues masculins ?
Trouver l’équilibre est extrêmement difficile.
Quand je suis à la maison, je ressens une forme de culpabilité envers mon travail ; et quand je suis sur le terrain, c’est envers mes enfants que je me sens fautive.
J'ai récemment découvert des choses dans la vie de mes enfants que j'ignorais, et cela me fait beaucoup souffrir. La culpabilité est omniprésente.
3. Comment votre famille a-t-elle réagi à votre choix professionnel ? Avez-vous reçu un soutien total ou des inquiétudes ont-elles été exprimées ?
J'ai bénéficié d'un soutien fort de ma famille.
Mes parents, en raison de leur expérience dans le journalisme, comprenaient parfaitement les risques inhérents à cette carrière, surtout en Palestine.
4. Les journalistes palestiniens sont fréquemment ciblés par l'armée israélienne. Comment la mort de votre collègue Shireen Abu Akleh a-t-elle affecté votre engagement et votre sentiment de sécurité ?
J'avais passé la couverture de Jénine à Shireen la veille de sa mort. Nous nous étions dit au revoir. Quand la nouvelle est tombée, je n’y ai d’abord pas cru.
En arrivant au camp, j’ai couru vers son cercueil pour la revoir une dernière fois. Son enterrement fut l’un des plus imposants de l’histoire palestinienne.
Encore aujourd'hui, il m’arrive de lui envoyer des messages sur son téléphone.
Lors de la procession funéraire, les forces israéliennes ont agressé les porteurs du cercueil, le faisant tomber au sol.
On raconte que le président américain Joe Biden serait intervenu auprès de Netanyahu pour garantir le bon déroulement de l’enterrement, mais cela reste sans confirmation officielle.
Perdre Shireen est une blessure qui ne guérira jamais. Elle était une collègue, une sœur, un repère sur le terrain.
5. La mort de Shireen a-t-elle changé votre approche journalistique ou vos priorités ? Avez-vous pensé à abandonner ?
J'ai vécu la perte d’un collègue à deux reprises.
Lors d'une manifestation couverte sous des tirs de gaz lacrymogène, un caméraman m'a tendu son masque en disant : « Toi, tu es à l’écran, moi je filme. » Il a été tué quelques instants plus tard.
Ces expériences ne s’effacent pas, mais elles renforcent ma détermination à continuer.
6. Vous avez évoqué le dilemme entre secourir un collègue et poursuivre la couverture. Comment gérez-vous cette tension entre éthique humanitaire et devoir journalistique ?
Ce dilemme est réel et douloureux.
Parfois, vous ressentez l’urgence de sauver celui qui est à vos côtés ; d’autres fois, vous êtes rattrapé par l’obligation de documenter la vérité, quel qu’en soit le prix.
C’est un conflit intérieur permanent.
7. Vous avez été arrêtée en 2021 lors de votre couverture à Sheikh Jarrah. Comment décririez-vous cette expérience ? A-t-elle renforcé votre détermination ?
Alors que je couvrais les événements à Sheikh Jarrah, des soldats israéliens m’ont arrêtée, confisqué mon micro et frappée avec une matraque avant de m’emmener au poste.
Ils m’ont faussement accusée d’avoir agressé une soldate, malgré les enregistrements vidéo prouvant mon innocence.
Un agent des services de renseignement israélien m’a dit : « Nous faisons cela pour que vous, journalistes d'Al-Jazeera, vous vous taisiez. »
Je lui ai répondu : « Nous ne nous tairons jamais. »
Cette épreuve a consolidé ma conviction que notre travail doit se poursuivre.
8. Dans un contexte de guerre, comment garantissez-vous la précision et la véracité des informations ?
Nous nous appuyons sur un réseau fiable, établi de longue date avec les hôpitaux, les autorités locales et les institutions de la bande de Gaza et de la Cisjordanie.
Nous multiplions toujours les sources et ne publions rien sans vérification croisée.
9. Quelles méthodes appliquez-vous pour vérifier vos informations sur le terrain malgré les risques ?
La vérification commence à la source.
Nous exigeons des témoignages directs, des images, des vidéos, et nous comparons systématiquement plusieurs versions des faits avant toute diffusion.
10. Les femmes journalistes palestiniennes subissent-elles une pression supplémentaire sur le terrain ?
Le danger est le même pour tous.
Parfois, je constate même que les femmes poursuivent l'information avec une détermination plus grande que certains hommes.
Je regrette simplement qu’il n’y ait pas encore suffisamment de femmes derrière les caméras.
11. Après la mort de Shireen Abu Akleh, comment percevez-vous aujourd'hui la notion de justice ?
Je n’ai plus foi en une justice internationale véritable.
Shireen, pourtant citoyenne américaine et chrétienne, n’a pas obtenu la mobilisation qu’elle méritait.
Dans notre cause, la justice semble lointaine, presque inaccessible.
12. Qu’est-ce qui vous pousse aujourd'hui encore à continuer ce métier malgré tous les risques ?
En Palestine, travailler dans les médias n’est pas une carrière ordinaire : c’est une mission de vie.
Mes motivations n'ont pas changé, elles sont devenues plus profondes.
Tant qu’il restera quelqu’un pour raconter la vérité, l’espoir ne mourra pas.
Interview par Jean-Pierre Challita,
Transcription: Jana El Feghaly